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Quelle vie religieuse pour l’Europe qui se fait ?

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Le 27 juin 2006, le monastère orthodoxe de Bussy-en-0the acceuillait une rencontre œcuménique qui a réuni une cinquantaine de personnes, dont Mme Marie-Odile Miquel, pasteur de l’Eglise réformée, les P. Daniel Rousseau et Ivan Roulier, et des religieuses catholiques et orthodoxes.

Sœur Evangéline, la prieure de la communauté protestante de Reuilly, a développé ce thème au cours de la encontre..

Introduction

J’aime la dynamique de cette formulation. Une question ouvre toujours sur l’avenir. Avec la Constitution ou sans elle, l’Europe se fait et je m’en réjouis. La vie religieuse y inscrira sa prière et son témoignage, dans la liberté - c’est ce que nous affirmons et espérons - ou sous haute surveillance : elle s’en est déjà montrée capable.

Bien qu’étant à Bruxelles, quand je dirai « Europe », je parlerai de la grande Europe celle de Strasbourg, celle des 46 pays qui adhèrent à la Convention Européenne des Droits de l’Homme, celle dont l’une des assises, comme l’a rappelé Jacques Santer à Tolède en 1995, est « la liberté de pensée, de conscience et de religion. L’Europe est le continent de toutes les influences, de l’ouverture, dit il encore, son visage, sa pensée, son droit - et j’ajouterais volontiers : sa théologie et soecclésiologie - sont évolutifs ».

Nous voulons envisager une vie religieuse au risque de cette Europe-là, cette Europe qui n’a pas fini de s’ouvrir, d’évoluer. Mais qu’est-ce que c’est que « la vie religieuse » ? Ce sont des femmes et des hommes chrétiens qui ont inscrit leur vie à la suite de Jésus Christ, dans le célibat, l’obéissance, la pauvreté, avec un fort désir de conversion intérieure avec un fort désir que se réduise, la marge entre la religion officielle et la religion vécue. Selon nos Eglises et selon nos pays, vie monastique et vie diaconale se mêlent ou se distinguent. Mais nous nous retrouvons tous dans les trois premières Grandes Règles de St Basile : au fondement de notre vie consacrée, se trouve le double commandement d’aimer, Dieu et le prochain « Le Seigneur ne fait là que demander les fruits de ce dont il a déposé le germe en nous » écrit Basile, lequel Basile aurait aujourd’hui un passeport turc et un doctorat de l’université d’Athènes.

I. La vie religieuse, et les déchirures confessionnelles.

La vie religieuse va-t-elle mourir ? C’est une question qu’il est légitime de se poser en Europe Occidentale devant la diminution progressive des effectifs de la grande majorité de nos communautés classiques, protestantes (les Communautés de Diaconesses notamment) ou catholiques. Le monachisme orthodoxe lui, connaît en Europe de l’Ouest une relative période d’expansion et en Europe centrale et orientale une croissance quasi exponentielle, en tout cas pour le moment (Roumanie, Russie).

L’Europe est, historiquement, une terre de chrétienté. La chrétienté européenne s’est constituée à partir des premiers Patriarchats : Jérusalem, Rome, Alexandrie, Constantinople et plus tard Moscou. Elle est aussi la terre des réformes protestantes qui ont marqué en particulier l’Europe du Nord et l’Europe centrale (Tchéquie, Hongrie). La vie religieuse est passée elle aussi au crible de la critique de Luther et des Réformateurs. Malgré cela, elle a ressurgi au milieu du XIX° siècle, aussi bien dans les Eglises Protestantes que dans l’Eglise Anglicane. La vie religieuse par conséquent, comme le christianisme, se décline aujourd’hui au pluriel. Jean-Paul Willaime sociologue protestant français qui a publié plusieurs études sur la situation sociale des Protestants en Europe, a des propos néanmoins chargés d’espérance : « L’Europe est la terre des guerres de religion et des déchirures confessionnelles du christianisme ; la terre aussi du dépassement de ces conflits ». La vie religieuse et monastique a joué un rôle important dans ces guerres et déchirures. Les communautés religieuses ont été souvent utilisées par l’institution Eglise, pour asseoir ou étendre son influence théologico-politique contre les Origénistes, les Monothélites, les Cathares, les Protestants, les Juifs, les Musulmans, les Noirs, les Amerindiens. Comment démêler le souci de la vérité et la tentation du pouvoir ? Question perpétuellement résurgente dans l’histoire de l’Eglise, aujourd’hui encore. Depuis les années 30, les Communautés ont commencé à jouer un rôle dans le dépassement de ces conflits. Aujourd’hui et demain, sommes-nous prêts à purifier nos intentions au creuset de l’humilité et de la fraternité, à « travailler au long chemin de guérison des mémoires, sous la Parole et dans l’Esprit », là où « le passé a été d’intolérance et de violence » je cite une sœur cistercienne d’un petit monastère des Cévennes au sud-est de la France, et je pense aux régions où des affrontements entre musulmans et chrétiens se sont produits récemment.

Par ailleurs, les communautés religieuses ont à se situer aujourd’hui dans un contexte post-chrétien particulièrement évident en Europe occidentale mais dont on est en droit de penser qu’il va s’étendre progressivement à l’Europe entière. Nous sommes entrés dans « une modernité sécularisée qui tend à rompre ses attaches avec le cadre de références chrétien » et au sein de laquelle les Eglises deviennent une minorité en diaspora. Nos Eglises vont-elles durcir leurs divergences confessionnelles ? L’avenir est-il aux intégrismes ? En effet, dans cette ultramodernité, dit encore le sociologue Jean-Paul Willaime « il est de mise d’affirmer sa différence, son identité, sa spécificité ». Où allons-nous choisir de nous situer, nous religieux, et à partir de quels critères ?

L’Eglise d’Europe, cette Eglise-mère depuis laquelle nous avons lamentablement transporté nos divisions confessionnelles en Afrique, en Amérique, en Asie, en Océanie, aura-t-elle dans les 10 ans qui viennent, la volonté de devenir la terre du dépassement de ces conflits et de mettre en œuvre une authentique ecclésiologie de communion ? La conscience d’avoir un rôle spécifique à jouer là, habite bon nombre de nos communautés aujourd’hui. Comment ne pas citer Taizé, et Bose en Italie pour les réalisations de grande envergure, mais aussi le skyt de Stançeni, en Roumanie, de spiritualité carmélitaine, où il suffit de trois moniales pour que se rencontrent et s’écoutent prêtres orthodoxes, prêtres uniates, pasteurs réformés.

Les rencontres inter-communautaires européennes, les visites, les échanges jouent un rôle très important. Un groupe de femmes, composé de Supérieures de Communautés catholiques, protestantes, orthodoxes et de membres de Tiers Ordres dénommé Kaïre, se rencontrent tous les deux ans depuis 35 ans, autour de la Parole de Dieu et en prêtant grande attention aux Eglises locales de la région d’accueil. Je vis encore de la rencontre qui a eu lieu à Cluj, il y a deux ans, comme d’une expérience d’Eglise exceptionnelle. Néanmoins, Mgr Florentin, évêque uniate de Cluj, nous disait avec délicatesse : si vous venez vous implanter dans nos pays de l’Est, ne venez pas d’abord pour y chercher des vocations, mais pour nous aider et pour cela adressez-vous à nous, pour nous demander quels sont nos vrais besoins.

A nous de retrouver, sans cesse « la force illuminative de la foi » au Christ ressuscité et d’entraîner nos Eglises à se situer dans la société d’aujourd’hui je cite Enzo Bianchi comme « sujets prophétiques et non comme sujets politiques ». Avant lui, en 1955, le théologien réformé Bâlois, Karl Barth, écrivait déjà (1) « le monachisme a pu représenter un acte tout-à-fait responsable et très efficace de protestation et d’opposition, une prise de position courageuse contre le monde et surtout contre l’Eglise mondanisée, c’est-à-dire une façon nouvelle et particulière de les combattre, mais aussi par là même de les approcher ».

La vie religieuse est un lieu œcuménique privilégié. Elle doit prendre cette responsabilité au sérieux. Depuis St Antoine, St Basile et St Benoît des milliers d’hommes et femmes ont entendu un même appel à tout quitter pour suivre le Christ et tenter de vivre la radicalité de l’Evangile jusqu’à la mort. Il y a eu des variantes dans la réalisation pratique de cette « forma vitae » mais elle est vivante aujourd’hui encore même si elle traverse une période de crise et les interpellations de Luther au XVI°s lui ont été et lui demeurent salutaires. La force œcuménique de cette forme de vie est son antériorité par rapport aux schismes majeurs qui ont divisé l’Eglise. Si ces divisions ont aussi éclaboussé la vie religieuse, l’Eglise une, sainte et catholique, - c’est-à-dire selon la totalité des juifs et des chrétiens - est devant nous, non derrière nous.

II La vie religieuse comme laboratoire d’espérance (cf. Groupe de Chevetogne)

Quelques novices bénédictines en France se parlant de l’avenir de l’Europe et de la part qu’elles pourraient y prendre concluaient : « Vivons au monastère comme nous aimerions que l’on vive en Europe ». Dans son ouvrage sur la vie communautaire, Dietrich Bonhoeffer précise en une phrase le programme de cette vie en communauté : « Ils apprennent là ce que signifie d’avoir des frères. »

1. Le vivre ensemble s’apprend

Nous sommes plus sensibles actuellement dans l’Eglise et dans la société à la valeur que représente le vivre ensemble. En même temps, nous sentons nos communautés guettées comme toute la société par l’individualisme.

Par notre choix de la vie religieuse, nous sommes appelés à faire communauté, à poser le signe de la communauté : c’est en soi, un service pour l’Europe qui se fait. La notion d’école de charité, est déjà chère à St Bernard au XIIème siècle et aux cisterciens. On y apprend à être une personne, qui a un nom, qui est unique , qui a du prix aux yeux de Dieu, quelle que soit son origine sociale, nationale et qui, dans son devenir-personne va affirmer sa capacité relationnelle faite à la fois d’ouverture et de renoncement. Peu à peu on fait corps, non pas bloc, (ce qui est la tentation totalitaire) mais corps dans une certaine souplesse, que doit sans cesse faire advenir l’autorité qui préside à ce corps. Dans ce corps nous faisons l’apprentissage de l’égalité, symboliquement signifiée par le qualificatif de frère ou de sœur dont nous faisons précéder nos noms. Ce vocable de frère ou sœur dit la fraternité autant que la filiation. Il veut souligner notre identité commune de femmes et d’hommes pécheurs, blessés, accueillis, recréés. Notre Règle de Reuilly dit, au chapitre Communauté : « Faire d’une étrangère sa propre sœur est une sorte de conversion, toujours un miracle, un bonheur sans fin ». Le tissu communautaire ne se constituera pas sans une volonté déterminée, qui est à la fois volonté d’accueillir la grâce et la surprise de l’autre (miracle) et volonté de s’engager dans les conversions de mentalités et de comportements qu’implique cet accueil de l’autre (conversion).

Avoir choisi de vivre ensemble dans le Christ, autour du Christ, à la suite du Christ et de se nourrir d’une même Parole (Parole de Dieu) ne nous épargne ni les conflits, ni les murs de séparation qui se dressent à notre insu. Nous avons simplement, je le crois, les meilleurs instruments possibles pour nous en libérer :le oui de notre réponse au Christ, la Parole et les sacrements.

Vers 1968 , alors que la France et quelques pays limitrophes connaissaient un mois de mai révolutionnaire révélant une crise de l’autorité dont on ne cesse de parler depuis, se vivait à l’Athos une restauration de la vie cénobitique.

L’idiorythmie avait ses dangers ; on s’en rendait compte même si elle peut témoigner aussi d’un grand respect des personnes.

Depuis les jours de Caïn et Abel, vivre ensemble reste le plus grand défi pour l’humanité, dont l’Europe n’est qu’une parcelle. Nous en sommes témoins chaque jour. « Au monastère nous avons tout pour nous entre-tuer » me disait un jour un moine : l’espace réduit, les comparaisons, le coude à coude et aucune échappatoire. Comment endiguer la violence ?

La tendance naturelle est d’exclure et de dominer ou de s’exclure et de nier sa valeur propre. Vivre comme communauté de personnes, dans l’esprit des Béatitudes, jusqu’à la mort, est un miracle, un signe qui vient d’ailleurs mais d’un ailleurs qui rend possible d’être homme et femme sur la terre. « Le charisme de la paternité spirituelle dit le P. Emilianos de l’Athos, c’est de prendre chacun dans sa réalité propre » et de lui ouvrir le chemin de la rencontre du Christ, le chemin des Béatitudes, où les doux héritent la terre et les pauvres le Royaume. Or, la question qui habite notre cœur profond d’hommes et de femmes n’est-elle pas : « Que restera-t-il de moi lorsque j’aurai éliminé ma volonté de puissance, lorsque j’aurai réoffert ces énergies au Créateur pour qu’elles fécondent la société autrement ? Ma vie alors vaudra-t-elle la peine d’être vécue ? » Répondre oui à cette dernière question est un acte de foi, dont on peut espérer qu’il participe à une « refondation spirituelle de la société » (j’emprunte ces mots au Père van Parys).

L’Europe est-elle en train de se construire sur des volontés de puissance plus ou moins avouées ? Est-ce que nos microréalisations peuvent être simplement des paraboles qui donnent à penser ? Des lieux « de retour à la confiance, où dans la complexité du monde, on ose une vie simple », écrivent nos Sœurs Diaconesses de Strasbourg.

2. L’exercice de l’autorité

Nos communautés sont structurées autour d’une autorité : celle d’une Prieure, d’un Abbé, celle d’une Règle.

Pouvoir, liberté, obéissance, autorité voilà des concepts qui sont notre pain quotidien dans la vie religieuse mais tout autant dans la vie politique et sociale.

Nous avons dans nos Règles respectives des modèles d’autorité dont certains sont des trésors, dans leur sagesse ou leur folie évangéliques et leur variété aussi : St Basile, St Augustin, St Benoît bien sûr, mais aussi les échanges de correspondance entre pères spirituels et disciples, les typika des divers monastères orthodoxes, les Exercices d’Ignace de Loyola et les Règles contemporaines qui puisent à ces sources anciennes.

Autant de réflexions prises et reprises sur le rapport entre une autorité dont le souci est d’être au service de l’unité de la cellule d’Eglise qui lui est confiée, et une autorité au service du chemin de conversion et de croissance de chaque personne, l’une plus structurelle l’autre plus charismatique. Exercice de l’autorité qui nous relance toujours, nous qui l’exerçons, dans l’apprentissage de l’adéquation entre ce que nous exigeons des autres, nos sœurs, nos frères et notre propre comportement, apprentissage aussi d’une manière non hiérarchique de vivre et de faire vivre l’autorité, où se mêle charisme /personne/ et institution, à force de contempler le Christ présent au milieu de nous comme celui qui sert .

Tout ce qui doit être distingué, pour que chacun croisse dans la liberté, doit être rassemblé, par des êtres et une fonction de synthèse qui préfigurent une autre récapitulation. Nous devons oser de nouveaux modèles d’autorité au service de celle du Christ, car nous ne serons jamais qu’en délégation d’autorité des modèles clairement marqués par l’humilité. L’humilité n’est pas naïveté, ni capitulation ; c’est une marque de l’Esprit du Christ.

3. Prendre soin

On apprend encore une autre chose, dans nos communautés, c’est à prendre soin. Voilà une belle expression. Lorsqu’un anglais vous dit, en vous quittant : « take care », il y met toute sa tendresse et tout le prix qu’il attache à votre personne, corps, esprit, âme.

Les monastères, nos communautés religieuses, doivent continuer d’être des lieux de culture théologique et humaniste et de dialogue des cultures ; des lieux de compassion et de refuge où l’on prend soin de l’esprit et du corps. Cela a à voir avec la transmission du « bon dépôt », de la lettre à Timothée, ce bon dépôt de l’anthropologie biblique qui nous est confiée et à laquelle nous nous devons de prêter attention. Ce bon dépôt est spirituel, il est culturel ; il est ouvert, il se partage. Il se traduit par une spiritualité et une éthique du travail au service du bien commun, c’est-à-dire de l’humanité. Notre travail, dont la finalité est ordonnée à Dieu, et à sa création, non au rendement et au profit.

La plupart de nos Communautés ayant des fondations dans l’hémisphère sud, la solidarité, qui a été une belle solidarité européenne Ouest - Est pendant les années des régimes communistes, se doit de devenir inventive pour sensibiliser cette Europe qui se fait aux problèmes du sud, je pense au « prendre soin de l’environnement » par exemple, au prendre soin de la dignité humaine.

« Le temps presse », nous lançait le physicien allemand Carl v. Weizsäcker en 1985. L’Europe est en train de se faire, très vite, trop vite ? Dans la vie religieuse, on sait le prix d’une certaine lenteur, la nécessité des années de noviciat. Nous sommes des témoins de la patience de Dieu. Nous savons d’expérience que l’on ne peut prendre soin d’une vie, d’une terre, d’un objet précieux voire d’une institution, à la hâte. Il y a une force dans le calme et la confiance (Es 30 :15), dans le silence et la juste distanciation ; et le discernement s’y affine.

4. Une visibilité

Avant de conclure, je reviens à notre contexte d’ultra-modernité et aux réflexions du sociologue Jean-Paul Willaime. « La réinvention du religieux en ultra modernité s’atteste à travers des groupes et réseaux convictionnels de militants, en tension avec la société , à partir d’une sous-culture structurante. Dans les sociétés où le christianisme n’a plus l’évidence culturelle ni la force d’encadrement social qu’il avait auparavent, c’est sous des formes minoritaires et militantes qu’il se réaffirme. »

Nos communautés ont une visibilité par leur militance. St Benoît a déjà employé cette image (les moines militent sous une règle et un abbé) et d’autres après lui. Elles ont une visibilité par nos lieux de service des pauvres, des souffrants, des jeunes et par des liturgies. Nos maisons sont des « oasis dans le désert du monde » (dit Sr Minke ancienne prieure de Grandchamp), « des lieux du partage et de la fête » (dit J. Vanier), des lieux paraboles de l’Europe (la communauté des Dominicains à Bruxelles), des lieux d’où émanent des paroles qui interpellent. Elles sont des maisons de Dieu, où la célébration liturgique qui est en soi « une humble militance » dit entre autre qu’au bout du compte, l’Europe que nous aimons et voulons bâtir ne sera pas notre ultime demeure. Nous sommes en route vers une autre demeure celle qui n’est pas faite de main d’hommes, une demeure que nous recevrons (Apo 21 :10). Comment pouvons-nous faire pour apprendre beaucoup mieux à recevoir et à nous recevoir les/ des autres ? Est-ce que nous n’aurions pas aussi à apprendre à recevoir l’Europe ? Et si Dieu voulait nous la donner, comme venant du ciel, comme un signe d’espérance pour le monde ? Prions pour que l’Europe advienne, pour que nous la désirions, et dans le temps de l’Avent l’accomplissent des promesses. Dans notre civilisation de prévisions et de programmes, il est indispensable que nous sachions ouvrir des espaces d’attente où avidité et possessivité lâchent prise, où nous nous faisons simplement sentinelles.

Un certain nombre de nos communautés ont aussi une visibilité par l’habit religieux. On peut en faire une lecture restrictive : il établit une distance , il fait obstacle, il nous situe dans la sphère du sacré. On peut en faire une lecture positive : « tu es reconnue comme celle qui appartient à tous et peut entendre beaucoup de choses ; tu rappelles le Dieu désiré et contesté » (Règle de Reuilly). Ce qui est primordial, c’est la conviction de sens autour de laquelle une communauté se rallie. Ce que j’ai remarqué ces derniers temps, en France et en Grande Bretagne, c’est qu’entre femmes musulmanes voilées et religieuses en habit, des signes s’échangent discrètement. Que veulent-ils dire ? Regards et sourires, un peu de solidarité avec beaucoup d’ambiguïté. Ce qui est clair, c’est que l’habit ne laisse pas indifférent. En tout cas nos communautés dans la société actuelle sommes appelées à bien gérer la dimension symbolique : clôture, habit, architecture, liturgie. Ces signes peuvent aussi bien témoigner de l’ouverture et de l’accueil que d’une société close. Et de toute façon, ils sont interprétés.

Conclusion

Quelle vie religieuse pour l’Europe qui se fait ?

Ne cherchons pas à recréer la chrétienté. Ne partons pas au secours de l’Europe comme les croisés, il y a 1000 ans. Il y a à trouver de nouvelles formes d’évangélisation et notre vie religieuse nous dit qu’elles doivent être au service d’une « évangélisation des profondeurs » ; à la fois guérison des blessures de la vie par le soin, l’écoute et le pardon, et conversion - metanoïa - « des ténèbres à l’admirable lumière ». De cette évangélisation chaque citoyen d’Europe a et aura besoin, à cause du mal subi, à cause du mal commis. Nous sommes responsables de la lui offrir. Seule une vie religieuse vécue dans la droiture du cœur et de la conscience, fortement et joyeusement, dans un authentique attachement à l’Evangile, c’est-à- dire dans une quête de Dieu jamais assouvie, pourra être ferment de justice, de paix et de vie pour l’Europe. Seule parlera la qualité de notre suivance du Christ, notre capacité à abolir entre nous les frontières identitaires et sociales, à confronter des expériences dans le respect des personnes.

De plus en plus nombreux sont des laïcs, hommes et femmes, engagés dans le monde, à souhaiter boire à la source de nos diverses spiritualités. Nous nous réjouissons de ce « monastère invisible » que nous voyons naître sous nos yeux et de ce beau manteau de prière et de charité, posé silencieusement sur les épaules d’Europe. Il jouera de plus en plus son rôle.

Puissent tous nos lieux de vie consacrée, des plus célèbres aux plus modestes, être comme quelqu’un l’a écrit de Taizé, des lieux chrétiens de socialisation européenne, des lieux qui donnent réellement à croire « que l’amour est plus originaire que le mal ». (P. Ricoeur)

Sœur Evangéline
Prieure
Diaconesse de Reuilly

(1) Dogmatique IV2, Labor et Fides, Genève, 1968 p.12ss

 

 

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