Même date, même nom
Le livre des Actes des Apôtres, au chapitre 2, relate des événements qui se sont passés lors de la fête juive de la Pentecôte quelques semaines après la mort et la résurrection du Christ. La Pentecôte juive, appelée Chavouot en hébreu, célébrée aujourd’hui encore par les communautés juives, a donc précédé la Pentecôte chrétienne.
Les deux noms donnés à cette célébration ont le même sens, ou presque : pentecôte signifie en grec cinquante (sous-entendu : jours après Pâque) et Chavouot évoque les (sept) semaines, soit quarante-neuf jours, la célébration de la fête survenant le jour suivant, le cinquantième.
Des similitudes dans les récits
Les liens qui unissent la fête juive et la fête chrétienne vont bien au-delà du calendrier : quand Luc raconte, dans le livre des Actes des Apôtres, ce qui s’est passé à Jérusalem le jour de la Pentecôte, il se réfère non seulement à la Bible (dans le livre de l’Exode, chapitre 20) quand Dieu donne à Moïse les tables de la loi, mais aussi aux traditions juives qui déploient le récit biblique en lui donnant des orientations théologiques insoupçonnées.
Un enseignement destiné à tous les hommes…
Dans ce passage de la Bible, il n’est question que des Hébreux : « Le troisième mois après leur sortie d’Égypte, les Fils d’Israël arrivèrent ce jour-là au désert du Sinaï » (Exode 19,1). Eux seuls sont rassemblés au Sinaï, mais une tradition juive raconte que tous les peuples de la terre étaient convoqués en ce lieu désertique n’appartenant à aucune nation (1). En effet, l’enseignement que Dieu veut inscrire sur des tables de pierre, avec sa Parole de feu, est destiné à tous les hommes : mais seul Israël a répondu présent.
..que chacun entend dans sa langue
Si, cependant, quelque étranger se trouvait dans le voisinage, il aurait pu entendre la voix de Dieu résonner en diverses langues : celle des Hébreux naturellement, mais aussi la langue des Romains, celle des Arabes et celle des Araméens. Plus encore, précise Rabbi Yohanan, la voix de Dieu, prononcée au milieu d’un feu, s’est séparée en soixante-dix langues parlées par les soixante-dix peuples dispersés sur toute la terre depuis Babel (2). Rabbi Yohanan poursuit : « Quand chaque peuple entendit la voix dans sa propre langue, tous défaillirent, sauf Israël » (3).
Comment ne pas penser que Luc évoque cette tradition quand il décrit la manifestation du Souffle de Dieu, l’Esprit Saint, se séparant en langues de feu pour se poser sur les disciples du Christ ? Attirée par le bruit, une foule se rassemble à la montagne de Sion, où est bâtie Jérusalem : il y avait des Juifs pieux venus de toutes les nations qui sont sous le ciel (Actes 2,5) et qui s’interrogeaient : « Nous les entendons proclamer, dans nos langues, les merveilles de Dieu » (Actes 2,11).
L’acceptation d’une alliance
Après avoir écouté Pierre qui explique à la foule ce qui vient de se passer, ces gens demandent : « Que devons-nous faire ? », comme les Fils d’Israël avaient dit à Moïse : « Nous ferons ce que le Seigneur a dit » (Exode 19,8). C’est l’acceptation d’une alliance, une alliance d’amour comme la décrit Rabbi Eliezer qui compare la venue de Dieu au Sinaï à la venue d’un fiancé : « Moïse sortit dans le camp et leur dit : “Émergez de votre sommeil, déjà le fiancé est arrivé”. »
L’Esprit de Dieu passe le matin
Le texte biblique situe la scène « au matin » (Exode 19,16), mais Rabbi Eliezer précise : « Israël dormit jusqu’à la deuxième heure du jour » (4) : il était temps de se préparer, peut-être pour la troisième heure. En tout cas, à Jérusalem, Pierre rappelle à la foule que la venue de l’Esprit se passe à une heure matinale, « la troisième heure » (Actes 2,15).
Vers la Pentecôte définitive
La fête chrétienne de la Pentecôte trouve son origine dans la fête juive de Chavouot. Le chrétien ne peut rester indifférent à la méditation de son frère juif, son “frère aîné” dans la foi, méditation nourrie de la Bible et des traditions. Cette même fête, déclinée et dans la communauté juive et dans la communauté chrétienne, préfigure la Pentecôte définitive quand le Fils de l’Homme rassemblera toutes les nations de la terre et qu’à chacun il dira : « J’avais faim, soif, j’étais un étranger, nu, malade, en prison… et tu m’as accueilli » ou au contraire « et tu ne m’as pas accueilli » (Mt 25,31-46). « Qu’as-tu fait de ton frère ? » (Genèse 4,10).
Toutes les langues de la terre se retrouvent dans une langue unique, comprise par tous les hommes : le langage de l’Amour. Tous ceux qui parlent cette langue œuvrent pour le Royaume de Dieu. Ceux qui reconnaissent que cette langue universelle vient de Dieu, comme don de son Esprit d’Amour, sont membres de l’Église, celle d’Israël qui accueille la Torah à Chavouot « le jour de l’ecclésia » (Deutéronome 9,4 ; 18,16), et qui s’élargit à tous les peuples dans l’Église de Jésus-Christ, au jour de Pentecôte.
Père Pierre Hoffmann, bibliste
(1) Mekhiltra Vitro 67a (2) Targum Jo, Genèse 11,8 (3) Exode Rabba 5,9 (4) Pirqé de R.Eliezer 41