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Les prêtres déportés sur les pontons de Rochefort

Voir l’introduction du P. Robert Lechien (Édytorial EDY n°11)

Des hommes ordinaires

Ils avaient entre 29 et 60 ans, et rien ne les préparait à vivre l’épreuve qui les attendait. Certains sont d’origine très pauvre, comme François Hunot, de Brienon, dont le père était manœuvre pour le flottage du bois et qui put étudier grâce à l’une des bourses accordées par l’archevêque de Sens pour les enfants pauvres. D’autres sont de famille riche, comme George-Edme René, de Vézelay, fils d’avocat, et lui-même dur en affaires. Une fois prêtres, les différences se creusent encore, entre les pauvres curés de campagne et les riches chanoines de Vézelay.
Certains ont prêté serment à la constitution civile du clergé, d’autres sont des réfractaires de la première heure.

Cinq béatifiés

On peut à juste titre se demander pourquoi, sur les quelque cinq cent cinquante prêtres morts en déportation, soixante-quatre seulement ont été béatifiés (pour les Icaunais, cinq sur onze). En fait, le critère fut le suivant : ont été béatifiés les prêtres dont on pouvait savoir qu’ils étaient morts dans des sentiments chrétiens, renouvelant leur fidélité à l’Église. Et pour cela, on ne pouvait s’appuyer que sur le témoignage des survivants. En ce qui concerne les prêtres de l’Yonne, c’est le témoignage écrit laissé par l’abbé Soudais qui fit office de preuve.
Donc rien ne nous permet de dire que les six autres prêtres décédés sur place ou les quatre survivants étaient moins saints que les autres !

Les prêtres de l’Yonne déportés

Morts en déportation :
Georges Edme René (45 ans), de Vézelay
Lazare TIERSOT (54 ans), d’Avallon
Sébastien HUNOT (49 ans), de Brienon
Jean HUNOT (52 ans), de Brienon
François HUNOT (41 ans), de Brienon
Jean François LEGRIS (34 ans), de Vézelay
Antoine DETYRE (52 ans), de Vézelay
Claude PRIOU (58 ans), de Vertilly
Jean PERRINET (50 ans), de Moulins-sur-Ouanne
André REMOND (60 ans), d’Asnières
Benjamin GARNIER (36 ans), d’Avallon

Survivants :
Michel SOUDAIS (41 ans), de Beugnon au retour : reste curé de Beugnon
Pierre SANTIGNY (29 ans), de Thory au retour : curé de St-Martin d’Avallon
Gabriel CHAUVIN (35 ans), de Vézelay au retour : curé-doyen de Vézelay
Jean GOURLOT (49 ans), de Vézelay au retour : curé de Chamoux et Asnières .

Jureur ou réfractaire ?

Serment à la Constitution civile du clergé : le dilemme des prêtres

Prêtres jureurs, prêtres réfractaires… Nos préjugés pourraient nous inciter à classer d’un côté les “méchants”, de l’autre les “bons”. La réalité est beaucoup plus complexe.

Le 12 juillet 1790, l’Assemblée constituante adopte la Constitution civile du clergé. Les prêtres devront prêter serment de fidélité .

« Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m’est confiée, d’être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le Roi. »

Un diocèse “jureur”

30 janvier 1791 : Mgr Loménie de Brienne, archevêque de Sens, prête solennellement le serment. Il sera suivi par la très grande majorité des prêtres de l’Yonne. Pourquoi un tel engouement ? Tout simplement parce que la Constitution civile du clergé leur convient largement : ils sont pour la plupart proches de leur peuple ; eux-mêmes, membres du bas clergé, sont souvent pauvres ; la confiscation des biens du haut clergé n’est donc pas pour leur déplaire. D’autre part, l’Église de France est très marquée par le gallicanisme, et nombre de ses membres est favorable à la limitation des pouvoirs du pape telle que le document la prévoit. Certains prêtres de l’Yonne ajoutent une restriction au serment, en précisant par exemple : "pour tout ce qui n’est pas contraire à la religion".

Des prêtres engagés

Plusieurs des prêtres icaunais qui vont être déportés se sont engagés dans la vie publique : Georges-Edme René et Jean-François Legris font partie de la municipalité de Vézelay dès 1790, et la commune leur confie des missions importantes ; Jean-Baptiste Hunot, à la même période, est nommé premier officier municipal de Brienon.

Revirement de situation

Le 10 mars 1791, puis le 13 avril, le pape Pie VI publie des “brefs” dans lesquels il condamne la Constitution civile et somme les prêtres jureurs de se rétracter.
Le 11 juillet 1792, devant les menaces extérieures (les armées d’Autriche et de Prusse se pressent aux frontières) et intérieures (plusieurs manifestations ont été noyées dans le sang), l’Assemblée nationale décrète que La patrie est en danger.
Les prêtres sont d’emblée suspects d’alliance avec l’ennemi. La Convention leur impose de nouveaux serments, de plus en plus contraignants. La plupart d’entre eux refuse : soit ils déclarent s’en tenir au serment de 1791, soit ils rétractent ce dernier.
Les voici hors-la-loi, “ennemis de la Nation”.

Le chemin de la déportation

Une lente descente aux enfers

L’arrestation

Depuis 1791, les prêtres réfractaires étaient emprisonnés. Avec le régime de la Terreur, décrété par Robespierre le 5 septembre 1793, tous sont susceptibles d’être arrêtés.
À Beugnon, Brienon, Vertilly, Vézelay, les populations ou les municipalités essaient de plaider la cause de leurs prêtres : si l’anticléricalisme est assez général, chacun reste attaché à “son” curé… Mais il suffisait d’une dénonciation pour justifier une arrestation, et, entre 1792 et début 1794, une trentaine de prêtres sont emmenés dans la chapelle du séminaire d’Auxerre transformée en prison.

La longue route

Le 25 janvier 1794, un arrêté du Comité de salut public organise le départ des prêtres réfractaires (ou supposés tels) vers les ports de l’Atlantique, d’où ils seront déportés pour une destination à déterminer.
Le 28 avril, les quinze prêtres valides quittent leur geôle auxerroise pour un long voyage en charrette, sous le vent et la pluie, et surtout sous les injures, les menaces de mort et les huées des populations dans les villes traversées. À Tours, ils découvrent l’horreur des prisons révolutionnaires où les prisonniers croupissent dans des conditions sordides. À Poitiers, ils sont dépouillés de tout, et, pour certains, mis à nu.
N’ayant plus de livre de prière, ils suppléent à la récitation du bréviaire en disant ensemble le chapelet.

L’arrivée sur les bateaux

Des centaines de prêtres, venus de tout le nord de la France, convergent vers Rochefort. Les prisons sont pleines, et le commandant du port réquisitionne des navires pour “stocker” cette population, et les déporter vers Madagascar ou les côtes de l’Afrique.
Le blocus maritime anglais empêche tout projet d’appareillage. Rapidement Paris abandonne l’idée de déportation et préfère la mort sur place, ce que l’on appellera la “guillotine sèche”.

« Ces prêtres étaient rayés du livre de la République. On m’avait dit de les faire mourir sans bruit, dans le silence de l’océan. Je le faisais, moi ! Je les haïssais ! » Capitaine Laly, commandant le bateau “Les deux Associés”.

Le martyre Entassés dans des cales de bateaux où ils ont du mal à respirer et n’ont pas la place de s’allonger, en proie à la vermine et aux épidémies, les prêtres meurent par dizaines. Les corps jetés à la mer sont ramenés vers les côtes par la marée, et les habitants s’inquiètent des risques d’épidémie : on décide donc de faire inhumer les morts par les plus valides, à l’île d’Aix, puis à l’île Madame et à Fort Vaseux.

Le chemin de la sainteté

Les soixante-quatre prêtres béatifiés l’ont été à cause de la sainteté qu’ils ont manifestée durant leur captivité et au moment de leur mort. Laissons donc les survivants nous en donner le témoignage.

Foi et confiance

Au milieu de ces persécutions qui se réitéraient à chaque instant du jour et de la nuit, nous conservions notre tranquillité d’âme, j’ajoute même, au risque de n’être cru que par des personnes vraiment chrétiennes, que nous nous trouvions heureux… Nous comprîmes alors parfaitement ce que nous avions tant lu et enseigné, que le vrai bonheur consiste dans une parfaite soumission à la volonté de Dieu et qu’avec un esprit droit, un cœur pur, une conscience exempte de remords on trouve le bonheur partout, bien que partout mélangé, jusqu’à ce que l’on jouisse de l’entière possession de Dieu (Abbé Soudais).

Témoignage

Il nous était rigoureusement défendu de prier publiquement. Voici à quelle occasion le capitaine porta cette loi : un jour, ayant surpris un déporté qui remuait les lèvres il s’écria : « Que fais-tu là scélérat, tu pries ton Dieu ; vois comme il te délivre ; prie donc ton génie, à la bonne heure, mais si j’en attrape quelqu’un à faire le moindre signe de religion, je le fais fusiller sur le champ. »

Cette défense nous obligea de prendre quelques précautions et de descendre dans le pont pendant le cours de la journée, pour remplir nos devoirs de religions, réciter l’ordinaire de la messe, suppléer par quelques prières à l’office de notre bréviaire, car on nous avait enlevé toute espèce de livres… Nous étions obligés de prier Dieu en cachette. Cependant, si nous n’eussions donné aucun signe extérieur de piété, nous eussions paru trahir la religion, refuser de confesser Jésus Christ devant les hommes et par là scandaliser l’équipage ; il fut en conséquence arrêté entre nous que la crainte de la mort ne devait nous dispenser de dire le bénédicité et les grâces avant et après le repas et de faire le signe de la croix, ce qui s’exécuta sans qu’aucun fût puni, malgré la défense qui en avait été faite » (Abbé Soudais).

Les enterrements

Quand nous fûmes au lieu de débarquement, il fallut nous mettre à l’eau pour sortir de notre chaloupe et arriver aux bords escarpés de la mer, où nous eûmes à gravir des rochers tout en traînant le cadavre. Les uns le tenaient par les bras, les deux autres le poussaient par les jambes ; mais, plus d’une fois, il nous échappa et retomba plus bas ; Enfin, nous parvînmes au haut de la côte, exténués de fatigue et de chagrin. Là, nous nous servîmes d’une espèce de brancard pour le porter en terre dans les champs, à plus d’une demi-lieue, à l’endroit où on avait coutume d’enterrer les morts. Nous fîmes la fosse dans le sable à deux pieds de profondeur environ, nous déposâmes le corps et nous le recouvrîmes de terre. Pendant que deux d’entre nous travaillaient, les deux autres, tournant le dos aux quatre fusiliers qui nous accompagnaient, récitaient en secret les prières de l’Église, car il ne nous était pas permis, comme je l’ai dit, de faire aucun signe de religion. (Abbé Soudais)

Le pardon

Prions pour ceux qui nous persécutent ; ils sont bien plus malheureux que nous… Si nous avons fait voir à nos gardiens que l’homme soutenu par la grâce peut tout souffrir pour la religion, nous leur avons aussi montré que nous étions les disciples d’un maître qui est mort en pardonnant à ses ennemis ; car aucun de nous n’a voulu faire de dénonciation contre eux, quoique nous fussions autorisés par le département à faire nos réclamations et nos plaintes, et nous nous sommes séparés assez bons amis (Abbé Jacques Maugras).

Comme on enlevait les morts pour les conduire au tombeau, on prit un malade encore vivant, pour le réunir à eux, sous prétexte qu’il était agonisant, et, que bientôt il ne serait plus. Ce pauvre prêtre, ramassant alors toutes ses forces, eut le courage de dire qu’il pardonnait sa mort et il expira. (Abbé Santigny)

Les neuf résolutions

Certains prêtres déportés sur le bateau “Les deux Associés”, pressentant que leur détention risquait d’être longue, ont établi une liste de neuf résolutions concernant leur comportement s’ils devaient y survivre. En voici des extraits.

Arrivés dans leur famille, ils ne montreront point trop d’empressement à raconter leurs peines ; n’en feront part qu’à leurs parents et amis, et encore avec beaucoup de prudence et de modération.
Ils se condamneront au silence le plus sévère et le plus absolu sur les défauts de leurs frères et les faiblesses dans lesquelles auraient pu les entraîner leur fâcheuse position, le mauvais état de leur santé et la longueur de leur peine ; ils conserveront la même charité à l’égard de tous ceux dont l’opinion religieuse serait différente de la leur ; ils éviteront tout sentiment d’aigreur ou d’animosité, se contenant de les plaindre intérieurement, et s’efforçant de les ramener à la voie de la vérité par leur douceur et leur modération.

 

 

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