Témoignage de Sœur Claire, Dominicaine missionnaire des Campagnes, vivant à Saint-Florentin
D’une famille du Nord très croyante, j’ai toujours été élevée dans l’amour de Dieu et des autres. Maman a communié tous les jours de sa vie et elle disait souvent : « Il faut en même temps s’ouvrir aux autres et les accueillir. » Que de malades elle est allée voir dans les hôpitaux, pour donner un peu de joie.
Le choc de l’incroyance
Quittant le Nord, mon premier choc, en entrant dans la vie religieuse, et partant aux Riceys, dans l’Aube, en 1955, a été la découverte de l’incroyance. On peut vivre sans Dieu. Je ne le croyais pas...
Peu à peu, j’ai découvert toutes les valeurs humaines que vivaient ces familles en travaillant avec eux, dans les champs et les vignes. Beaucoup d’amitié, qui dure toujours avec certains.
Un deuxième choc : l’Afrique, en partant au Mali en 1962. C’est la rencontre du monde musulman et d’une autre croyance : en fait, le même Dieu. J’avais tant à apprendre sur ces croyants. Je partais au Mali avec l’intention de leur apprendre des tas de choses, et j’ai reçu bien plus que je n’ai donné. J’ai appris leur langue, et ce n’est pas rien ! Le partage : quand il y a un seul plat pour la famille, on partage avec le visiteur, en lui donnant le petit morceau de viande ou de poisson qui est au milieu du plat.
J’ai appris la joie, une joie débordante et communicative, la joie pour des petites et grandes choses. De retour en France, au bout de quatre ans, je me disais que nous sommes tristes, alors que nous avons tant de choses...
Sept années au Mali, au cœur de la vie des gens, dans un quartier, partageant joies et soucis, un peu de la dure condition des pauvres dans les villages de brousse. En 1974, je suis rentrée en France pour soigner maman paralysée (papa était mort en mai 1968). Cela a été très dur, mais maman était heureuse, elle a pu rester chez elle jusqu’au bout de sa vie.
Découvrir l’Afrique... en France
J’ai été malade : je souffrais du dos. J’ai eu l’impression d’avoir tout perdu : maman, son appartement, la santé et le Mali. Des mois de souffrance physique, de tristesse et de dépression.
J’ai mieux compris la souffrance des autres et j’en suis sortie, grâce à l’affection de mes sœurs et à l’amitié. Je suis une battante et j’ai refait des projets en attendant d’être tout à fait en forme : puisque je ne puis repartir en Afrique, je vivrai l’Afrique en France ! Avec une autre sœur, en 1977, j’arrivais à Chalon-sur-Saône, dans la cité du Stade, dite une ‘cité chaude’ : 37 nationalités, le même accueil, le même partage qu’au Mali. Nous faisions ensemble toutes les fêtes : à Noël, nos petits voisins posaient leurs chaussures au pied de notre sapin. Pendant le ramadan, on prenait ensemble le repas du soir. La zakat (le partage) est souvent arrivée chez nous pour que nous la remettions à plus pauvre. L’Aïd el Kébir se faisait chez eux. Les parents et grands parents étaient au pays, nous étions un peu les mamies...
“C’est moi qui te remercie...”
En 1994, arrivée à Saint-Florentin, dans la même ligne : vivre dans un quartier HLM, au milieu des gens, simplement.
Mes voisins sont surtout des Marocains, des Portugais et des Français, qui sont là depuis longtemps. Vivre aussi avec les personnes âgées, les gens de passage, les jeunes couples... Il y a quelques semaines, je m’absentais, et j’avais demandé à une voisine d’arroser mes plantes. Quand je suis revenue, en plus, elle avait fait le ménage. Comme je la remerciais, elle m’a dit : « Non, c’est moi qui te remercie pour la confiance ».
Il faut rester longtemps
Je participe beaucoup aux associations : Réseau d’Échanges, Centre Social, visites à la Maison de retraite chaque mercredi. Le soir dans la prière, j’amène au Seigneur ceux que j’ai rencontrés dans la journée. Ma vie est simple, faite de rencontres, d’écoute et de petits partages. Je souhaite pouvoir vieillir au milieu de tous ces amis. Bien sûr, ce n’est pas toujours facile, à cause du bruit et de nombreux problèmes de quartier. Mais les joies sont plus nombreuses que les soucis. Avant de quitter le Mali, je disais à mes Supérieures que l’Afrique est en France et qu’il faut rester longtemps dans ces quartiers. Voilà une petite tranche de vie à Saint Florentin, mais le livre ne fait que commencer !