Cette année-là, avec les aumôneries, nous avions organisé pour la nuit de Pâques un rassemblement de quelque cent cinquante jeunes des lycées de l’Yonne. Après avoir célébré une longue vigile pascale dans l’église de Villemer, nous rentrions au campement qui se trouvait à Neuilly.
Nous avions prévu de faire de ce chemin une grande danse pour fêter la
résurrection.
Je savais que l’une des filles de terminale qui s’était inscrite à cette route pascale suivait des cours de danse depuis longtemps, et tout naturellement je lui avais demandé d’animer cette partie avec les musiciens du groupe. Elle prit la tête de cette vaste "farandole" avec beaucoup d’entrain et de compétences.
Arrivés au campement, pendant que tous s’affairaient à la préparation d’une soupe à l’oignon, elle vint me trouver et se mit à pleurer : "Il y a quelque chose, me dit-elle, que vous ne saviez pas quand vous m’avez demandé de mener cette danse de la résurrection : c’est que je ne suis pas baptisée ! Moi, qui suis restée seule dans mon coin au moment de la communion, qui ne sais pas bien si je crois ou pas… c’est moi qui viens d’inviter, presque de forcer, les autres à danser pour fêter le Christ ressuscité !" Et, les larmes dans les yeux, elle faisait sa première demande de baptême.
La résurrection, c’est d’abord une fête : l’homme, enfin libéré du péché et de tout ce qui le renfermait sur lui-même, se met à contempler le sourire de Dieu qui l’invite à partager sa joie. Le prophète Sophonie nous dit même que Dieu est tellement heureux qu’il danse : "Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi. Il est rempli de joie à cause de toi, son amour te donne une vie nouvelle. Il danse pour toi avec des cris de joie, comme pendant les jours de la fête" (Sophonie 3,17). Pour qu’il y ait fête, il faut qu’il y ait de la liberté, de la spontanéité, mais il faut aussi pouvoir inviter celles et ceux qui nous sont proches. Je me souviens qu’à Assiut, en haute Égypte, les femmes chrétiennes, pour le 15 août, invitent les femmes de leur voisinage, pour beaucoup musulmanes, à un repas de fête. Saurons-nous faire de Pâques une fête où beaucoup se sentent invités ?
Mais certains peuvent penser que le moment n’est pas à la fête. Quand la crise est là, que des milliers d’hommes et de femmes vont perdre leur emploi, quand le nombre de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté dans le monde est en augmentation, quand la violence et la mort sont encore à l’œuvre dans de nombreux pays, peut-on faire la fête ? En fait, la fête n’empêche pas les participants d’entrer dans le combat pour la justice ; elle n’est pas une euphorie passagère qui permettrait d’oublier ce qui se passe. Elle est une affirmation que la résurrection suit le vendredi saint, et que dans nos vies après les échecs et les petites morts successives il y a toujours des aurores de résurrection. Elle est une étape de réconfort dans l’espérance. Comme le disait saint Athanase : "Le Christ ressuscité fait de la vie de l’homme une fête continuelle".
Robert Lechien