Le titre de ces quelques réflexions, « L’eau vive dans le désert du monde », est volontairement un peu imagé ; il exprime l’intuition fondamentale qui accompagne nos Fraternités depuis plus de 30 ans maintenant : le monde, et plus particulièrement encore la ville, c’est-à-dire la réalité que partagent la plupart de nos contemporains, est un désert. Et un désert dans toute l’ambivalence du terme
- dans sa fascination : « exposé » entre ciel et sable ou cailloux, l’homme va d’emblée à l’essentiel, il sait apprécier un seul verre d’eau, l’amitié offerte par des peuples nomades…
ainsi la ville : tout y est possible : la culture, la science ; les hommes très divers y vivent plus ou moins bien ensemble …
- dans sa tristesse : la monotonie et l’extrême solitude, la soif, les dangers de la nuit …
ainsi la ville : l’anonymat, le chômage et l’ennui, la prostitution, la violence, « la pollution de l’esprit, de la vie, de la culture » …
Après une dizaine d’années de travail auprès des jeunes en tant qu’aumônier d’étudiants à Paris, après deux ans de vie érémitique dans le Sahara, à Tamanrasset, Frère PIERRE-MARIE a toujours rappelé à nos jeunes communautés que
« dans le désert, il n’y a qu’une seule loi, mais cette loi est sacrée : quand tu as trouvé l’eau, il faut la partager. »
L’eau vive de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, nous voulons donc la partager ; nous voulons accueillir ces innombrables visages qui nous entourent, tous assoiffés de vie et de joie, « tant de saintes Faces », dira O. CLEMENT, « où se montre en pleine humanité le visage de Dieu, afin que désormais nous puissions voir en Dieu tout visage d’homme » . Nous voulons rester attentifs à leurs cris (combien de fois muets mais non moins réels !) qui livrent un seul message, englouti dans l’inflation des messages de ce monde : « Donnez-nous à boire ! »
Ce partage de l’eau vive est possible parce que nous l’avons nous-mêmes d’abord reçue, parce que nous sommes nous-mêmes d’abord ces assoiffés qui ont besoin d’être désaltérés par le Christ et de boire à la source de la prière et des sacrements, de l’amour partagé. « Vous n’êtes pas un petit coin de paradis », nous avait rappelé, il y a quelques années, le CARDINAL LUSTIGER, « la douleur, la souffrance, les peurs, non seulement frappent à votre porte, mais traversent vos vies aussi. » Bien sûr.
Cette mission, complètement gratuite, qui est celle de tous les moines et moniales, la mission de lever sans cesse les deux bras de la louange et de l’intercession, nous la faisons nôtre, là où sont les hommes et les femmes aujourd’hui : en plein cœur des cités où nos pieds foulent, comme les leurs, chaque jour le béton poussiéreux ; dans ces villes en itinérance que sont la basilique de Vézelay ou le Mont-Saint-Michel, où des milliers de touristes, de pèlerins, de chercheurs de Dieu espèrent secrètement, sans le savoir, trouver Celui qui seul peut donner sens, force et joie à leur vie.
Là où Dieu les a placés, au cœur du monde, les moines et moniales sont ainsi contemporains du visible et de l’invisible. Ni au-dessus ni au-delà de la réalité citadine qui les façonne jusque dans leur prière et dont il partagent les joies et les peines, les espoirs et les angoisses, les rythmes et les questions …
Ils ne vont pas à la prière en touristes, pour explorer avec curiosité je ne sais trop quels abîmes éthérés. Ils s’y engagent, jour après jour, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve, en communion avec tous les croyants, pour accueillir, au nom de tous, le Royaume invisiblement déjà là, au milieu de nous, et pour implorer sa venue, plénière et définitive, au cœur même de notre humanité assoiffée.
Cette prière est en quelque sorte leur portable. C’est là qu’on peut les joindre, toujours. C’est là qu’ils essaient de creuser, au jour le jour, la source d’où l’eau vive peut jaillir en vie éternelle. C’est là aussi qu’ils s’ouvrent à la communion avec tous ceux qui portent le nom de chrétiens, pour créer ensemble, une oasis de paix, de prière et d’espérance dans le désert de ce monde.